Fin Décembre à Cusco. Alors que la saison des pluies débute petit à petit et que la ville se pare de mille feux à l’approche des fêtes de fin d’année, mon téléphone sonne.

  • « Que tal Waykiiii ?? Esta fresca la chela ? »
  • « Aquinooo !!! Comment va ? »
  • « Bien et toi ? De retour de vacances ! De nouveau dans le jus ? »
  • « Et oui, de nouveau à Cusco après un peu de repos. Ici on prépare pas mal de nouveautés pour l’année à venir mais surtout du bureau. Pas trop de groupe fin Décembre, tu sais ce que c’est.
  • « Top du coup tu as du temps pour toi ces jours-ci ? »
  • « Hum oui pourquoi ? »
  • « Je veux t’emmener dans mon village ! Il faut que tu vois ça »
  • « Dans ton village ?? Je croyais que tu habitais à Cusco »
  • « Oui oui mais dans le village où j’ai grandi, le village de mes parents, à Ccorca !! »
  • « Et il y a quoi à voir à Ccorca ?? »
  • « Tu le verras toi-même, c’est la surprise. Demain tu es libre ? Départ 6h depuis le grifo de Pukin »
  • « Ca me va ! On se voit la bas alors »

2 minutes de conversation, un appel, et me voilà embarqué de nouveau pour une aventure au cours de laquelle je ne sais absolument pas ce qui m’attend. Une journée de plus à partir dans un des milliers de coins méconnus des environs de Cusco, regorgeant de trésors et de merveilles préservées et totalement délaissées par les circuits touristiques traditionnels.
Je ne sais pas dans quoi je m’embarque mais je sais avec qui je pars. Aquino, LE guide de l’agence, celui avec qui nous travaillons depuis des années, celui avec qui chacun d’entre nous a partagé treks, voyages, aventures rocambolesques et souvenirs mémorables …  Plus qu’un collègue c’est devenu un ami, un compagnon de route, une pièce maitresse de notre vie péruvienne.
Je ne sais pas à quoi m’attendre mais si lui, l’encyclopédie ambulante, le guide passionné qu’il est, l’homme de cœur et de valeurs qu’il est me dit qu’il faut qu’on aille voir Ccorca, alors on fonce !

 Champs de pommes de terres andine sur la route

 

Jeudi 21 Décembre – 6h – Segundo Grifo de Pukin

Alors que le ciel est couvert et qu’il commence à pleuvoir, nous embarquons dans un taxi à destination de Ccorca. L’itinéraire est très peu fréquenté et cela se ressent au vu du nombre de transport desservant la destination.
Nous sommes six pour un seul taxi … on va se serrer. La journée commence à peine et bien que nous soyons encore à Cusco le voyage est déjà total.
Six dans un véhicule accompagnés d’une mamita en tenue traditionnelle et de son mari équipé de ses outils pour se rendre aux champs, des sacs de pommes de terre sur les genoux et très vite une route qui monte en lacets à travers les montagnes sur une piste que la pluie des derniers jours à rendu beaucoup moins praticable.
Fini l’asphalte et les immeubles, en moins de 10 minutes nous voici à la fois très proche et très loin de Cusco. Proches en terme de kilomètres et à la fois tellement loin en terme d’environnement, de paysage, de situation.
Alors que nous jetons un regard par la fenêtre, Cusco a laissé place à un incroyable panorama fait de vallons et de collines verdoyantes où ruissellent de petits cours d’eau de nouveau alimentés après plusieurs mois de sécheresse. Au loin, Aquino me montre du doigt un sommet :

« Ca c’est le Mama Simona. Le pic le plus haut du coin. On l’appelle comme ça car si tu regardes sa forme, celle-ci rappelle celle du profil d’une femme. Depuis la haut, tu as une vue incroyable sur toute la région de Cusco. »

L’info n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Je sais où j’irai lors de mes prochaines journées libres …
Alors que nous continuons notre route nous apercevons les restes du Qhapac Nan, réseau de voie et de chemins Incas encore extrêmement bien conservé de nos jours. Aquino m’explique que celui-ci était enterré depuis des années sous la végétation et que depuis 5 ans, la municipalité de Ccorca a décidé de le sortir de terre afin de remettre en valeur et de revaloriser cet élément primordial du patrimoine de la zone.

Un bout du chemin Inca ayant été réhabilité

Nous allons justement en emprunter un tronçon afin de nous rendre jusqu’au village de Ccorca. Nous demandons à descendre du taxi afin de pouvoir finir notre itinéraire à pied et de profiter de cette voie historique.
Par chance, la pluie s’est arrêtée. Les conditions sont idéales pour commencer notre randonnée. Aquino ayant grandi dans la région, je profite de ses connaissances en botanique pour en apprendre un peu plus sur la flore du coin et lui demande de m’éclairer sur les différentes plantes que nous découvrons sur notre chemin.
Je découvre alors la Savila, une plante médicinale neutralisant les effets indésirables du lactose pour les personnes souffrant d’intolérance ; puis je prends ensuite connaissance de ce qu’est la Kuñu Muña, une autre variété de menthe des Andes que je n’avais jamais vu jusqu’alors.

Photo de Savila

Chemin faisant, Aquino me montre également ce qu’est le Tintin. Un célèbre personnage de BD me direz-vous ? Pour nous tous européens, ça l’est en effet mais à Ccorca le terme se rapporte à un fruit semblable à la Granadilla ou à la Maracuya (deux fruits connus comme des fruits de la Passion chez nous).
Alors que nous nous rapprochons de Ccorca, je découvre également l’ortie des mules. Pourquoi ce nom ? Parce que cela pique comme les orties … mais encore plus fort !

Tintin (à gauche) / Ortie de mule (à droite)

Arrivés au pied d’un massif rocheux, la botanique laisse place à l’histoire et à la culture. Aquino m’invite à me rapprocher d’une faille dans la falaise.
« Regarde bien. Tu vois quelque chose de spécial ? ».
« Les failles successives ? Les différentes couches de roches dues aux mouvements des plaques tectoniques et à la formation des Andes ? »
« Ca c’est au niveau géologique mais ce n’est pas ça que je veux te montrer. Si tu fais attention il y a des ossements dans les failles, et là plus bas des peintures rupestres. »

Incroyable !!! En partant pour Ccorca je m’attendais à découvrir de nouveaux paysages et à avoir quelques surprises. Mais des surprises comme celles-ci sûrement pas !
Aquino m’explique que nous nous trouvons sur le berceau de l’une des plus vieilles civilisations pré-incas de la région : la finca Ccorca.
Il m’apprend qu’à l’époque on ne parlait pas de civilisation, ni de communauté mais plutôt de groupe de personnes vivant ensemble : les fincas.
Je découvre qu’autour de 3000 ans avant JC, les populations commencent à se sédentariser. Alors que jusque là l’ensemble des peuples de la région étaient nomades, on voit apparaitre à cette époque les premiers noyaux sédentaires. Apparaissent alors les fincas Marcavalle, Laris, Poques ou encore Huchuy Pukio sur les terres de l’actuel Cusco et au même moment, juste au niveau du massif rocheux face auquel je me trouve : les Ccorca.

Peintures rupestres

Là, dans ces cavernes, dans ces failles et ces massifs rocheux vivaient les premiers hommes sédentaires de la zone il y a plus de 5000 ans !!  Et la preuve de leur passage nous l’avons là, devant nos yeux ébahis : des peintures de lamas, des hommes et femmes se tenant par la main, des cercles synonymes d’enclos, de domestication, de sédentarisation, …
Ces hommes vivaient et mouraient dans ces rochers. A mesure que nous continuons notre descente vers le village de Ccorca en longeant les formations rocheuses, nous poursuivons nos découvertes. Après les peintures, nous découvrons les tombes des Ccorca. Là, au fond d’une faille des ossements, plusieurs cranes et une structure en argile ayant la forme d’un four en terre cuite. Aquino m’explique que c’est dans ce type de tombeau qu’étaient enterrés les hommes et les femmes Ccorca à leur époque. Des personnes de petite taille au vu des ossements retrouvés, 1m10, 1m20 peut etre.

Tombe Ccorca

Plus nous nous rapprochons du village et plus le sentier est balisé, des flèches nous dirigent vers les différents lieux de découverte mais aussi vers un spot de Via ferrata et de tyrolienne ayant été aménagé sur le site.
Je prends alors conscience que la municipalité a développé un réel projet autour du site sur lequel nous nous trouvons. Un projet entre histoire et modernité, entre culture et sport, entre nature et patrimoine.
Une action plus qu’intéressante et rondement menée. Petits abris aux toits de paille, passerelles en bois, cascades et enfin petite réserve d’eau, la fin de notre marche me conforte dans l’idée que cet endroit vaut vraiment la peine d’être découvert et que j’ai bien fait de quitter le bureau le temps d’une journée. Nous terminons sur un grand espace vert, idéal pour un Dimanche en famille pour une partie de foot ou un pique-nique. C’est décidé je reviendrai très vite pour profiter à nouveau de cet endroit unique et partager cette expérience en famille et entre amis.

Fin du sentier balisé donnant sur un joli espace de pique-nique

Alors que nous nous dirigeons vers un taxi stationné à quelques pas de là après 4h de visite, la pluie repart de plus belle. Comme un signe pour achever cette journée. La boucle est bouclée. Nous avons commencé par un trajet sous la pluie et voilà qu’à présent le ciel se bouche à nouveau comme pour marquer la fin d’une parenthèse inattendue, un voyage à travers le temps et à travers l’histoire. La Pachamama et les momies de Ccorca nous ont laissé entrevoir l’espace de quelques heures la magie de leurs massifs rocheux, il ne nous reste qu’à les remercier et à rentrer …